{"id":1778,"date":"2014-08-26T17:23:19","date_gmt":"2014-08-26T17:23:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.damne.net\/?p=1778"},"modified":"2026-01-19T23:27:00","modified_gmt":"2026-01-19T23:27:00","slug":"critique-de-la-raison-negre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.damne.net\/?p=1778","title":{"rendered":"Critique de la raison n\u00e8gre"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-1779 alignleft\" src=\"https:\/\/www.damne.net\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/70717747_000_CV_1_000-628x1024.png\" alt=\"\" width=\"302\" height=\"492\" srcset=\"https:\/\/www.damne.net\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/70717747_000_CV_1_000-628x1024.png 628w, https:\/\/www.damne.net\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/70717747_000_CV_1_000-184x300.png 184w, https:\/\/www.damne.net\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/70717747_000_CV_1_000.png 840w\" sizes=\"(max-width: 302px) 100vw, 302px\" \/>Achille Mbembe<br \/>\nLa D\u00e9couverte. Collection : Cahiers libres, 2013<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De tous les humains, le N\u00e8gre est le seul dont la chair fut faite marchandise. Au demeurant, le N\u00e8gre et la race n&#8217;ont jamais fait qu&#8217;un dans l&#8217;imaginaire des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes. Depuis le XVIIIe si\u00e8cle, ils ont constitu\u00e9, ensemble, le sous-sol inavou\u00e9 et souvent ni\u00e9 \u00e0 partir duquel le projet moderne de connaissance &#8211; mais aussi de gouvernement &#8211; s&#8217;est d\u00e9ploy\u00e9. La rel\u00e9gation de l&#8217;Europe au rang d&#8217;une simple province du monde signera-t-elle l&#8217;extinction du racisme, avec la dissolution de l&#8217;un de ses signifiants majeurs, le N\u00e8gre ? Ou au contraire, une fois cette figure historique dissoute, deviendrons-nous tous les N\u00e8gres du nouveau racisme que fabriquent \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle plan\u00e9taire les politiques n\u00e9olib\u00e9rales et s\u00e9curitaires, les nouvelles guerres d&#8217;occupation et de pr\u00e9dation, et les pratiques de zonage?Dans cet essai \u00e0 la fois \u00e9rudit et iconoclaste, Achille Mbembe engage une r\u00e9flexion critique indispensable pour r\u00e9pondre \u00e0 la principale question sur le monde de notre temps : comment penser la diff\u00e9rence et la vie, le semblable et le dissemblable?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Achille Mbembe <\/strong>est camerounais. Il est professeur d&#8217;histoire et de science politique \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 de Witwatersrand \u00e0 Johannesbourg (Afrique du Sud). Chercheur au Witwatersrand Institute for Social and Economics Research (WISER), il enseigne \u00e9galement au d\u00e9partement fran\u00e7ais et \u00e0 Duke University (aux \u00c9tats-Unis). Il est notamment l&#8217;auteur de De la postcolonie. Essai sur l&#8217;imagination politique dans l&#8217;Afrique contemporaine (Karthala, 2000) et de Sortir de la grande nuit. Essai sur l&#8217;Afrique d\u00e9colonis\u00e9e (La D\u00e9couverte, 2010).<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Entretien avec Achille Mbembe \u00e0 l&#8217;occasion de la sortie de Critique de la raison n\u00e8gre<\/span><br \/>\nArlette Fargeau<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">De la postcolonie<i> en 2000. <\/i>Sortir de la grande nuit<i> dix ans plus tard. Et maintenant, <\/i>Critique de la raison n\u00e8gre<i>. Les contours d\u2019une v\u00e9ritable \u0153uvre sont d\u00e9sormais l\u00e0. Pouvez-vous, \u00e0 l\u2019occasion de la sortie de ce nouvel essai, dessiner en quelques mots les grandes lignes de votre projet intellectuel\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">Ma pr\u00e9occupation est de contribuer, \u00e0 partir de l\u2019Afrique o\u00f9 je vis et travaille, \u00e0 une critique politique, culturelle et esth\u00e9tique du temps qui est le n\u00f4tre, le temps du monde. C\u2019est un temps marqu\u00e9, entre autres, par une profonde crise des rapports entre la d\u00e9mocratie, la m\u00e9moire, et l\u2019id\u00e9e d\u2019un futur que pourrait partager l\u2019humanit\u00e9 dans son ensemble. Cette crise est aggrav\u00e9e par la confluence entre capitalisme et animisme et le recodage en cours de l\u2019ensemble des champs de nos existences dans et par le langage de l\u2019\u00e9conomie et des neurosciences. Ce recodage remet en question l\u2019id\u00e9e que nous nous sommes faits du sujet humain et des conditions de son \u00e9mancipation depuis au moins le XVIIIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>L\u2019une des th\u00e8ses fortes de votre nouvel essai est qu\u2019un des effets du n\u00e9olib\u00e9ralisme est d\u2019universaliser \u00ab\u00a0la condition n\u00e8gre\u00a0\u00bb. Qu\u2019entendez-vous par \u00ab\u00a0n\u00e9olib\u00e9ralisme\u00a0\u00bb\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">La pens\u00e9e contemporaine a oubli\u00e9 que pour son fonctionnement, le capitalisme, d\u00e8s ses origines, a toujours eu besoin de subsides raciaux. Mieux, sa fonction a toujours \u00e9t\u00e9 non seulement de produire des marchandises, mais aussi des races et des esp\u00e8ces. Par n\u00e9olib\u00e9ralisme, j\u2019entends l\u2019\u00e2ge au cours duquel le capital veut dicter toutes les relations de filiation. Il cherche \u00e0 se multiplier dans une s\u00e9rie infinie de dettes structurellement insolvables. Plus de distance entre le fait et la fiction. Capitalisme et animisme ne font plus qu\u2019un. Tel \u00e9tant le cas, les risques syst\u00e9miques auxquels seuls les esclaves n\u00e8gres furent expos\u00e9s au moment du premier capitalisme constituent d\u00e9sormais sinon la norme, du moins le lot de toutes les humanit\u00e9s subalternes. Il y a donc une universalisation tendancielle de la condition n\u00e8gre. Elle va de pair avec l\u2019apparition de pratiques imp\u00e9riales in\u00e9dites, une rebalkanization du monde et l\u2019intensification des pratiques de zonage. Ces pratiques constituent, au fond, une mani\u00e8re de production de nouvelles sous-esp\u00e8ces humaines vou\u00e9es \u00e0 l\u2019abandon, \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence, quand ce n\u2019est pas \u00e0 la destruction.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>Votre essai s\u2019ouvre sur une d\u00e9claration retentissante qui tient presque lieu de Manifeste. Vous affirmez que l\u2019Europe ne constitue plus le centre de gravit\u00e9 du monde. Pourtant, vous ne cessez de recourir \u00e0 ses archives. Pourquoi\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">On est oblig\u00e9 de confronter cette archive. Elle contient une part de nous-m\u00eames et est, de ce fait, aussi la n\u00f4tre. S\u2019agissant des mondes euro-am\u00e9ricains, nous ne pouvons pas entretenir le luxe de l\u2019indiff\u00e9rence ou nous permettre celui de l\u2019ignorance. L\u2019ignorance et l\u2019indiff\u00e9rence sont les privil\u00e8ges des puissants.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>Pourquoi ce d\u00e9tour par l\u2019Occident alors m\u00eame que son h\u00e9g\u00e9monie, selon vous, est battue en br\u00e8che\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">Il ne s\u2019agit pas d\u2019un d\u00e9tour. Il s\u2019agit d\u2019habiter cette tradition puisque, de toutes les fa\u00e7ons, elle ne nous est pas \u00e9trang\u00e8re et nous n\u2019y sommes pas des \u00e9trangers. Nous avons pris une part essentielle dans le processus de sa constitution. Ce serait donc une immense perte que de se couper de ce que nous avons contribu\u00e9 \u00e0 faire exister. Je pense aux Africains-Am\u00e9ricains par exemple, ou aux Afro-Europ\u00e9ens. Ils sont, de plein droit, des Occidentaux. Pour ce qui est des Africains, le d\u00e9fi est d\u2019habiter plusieurs mondes et formes d\u2019intelligibilit\u00e9 en m\u00eame temps, non dans un geste d\u2019\u00e9cart gratuit, mais de va et vient, qui autorise l\u2019articulation d\u2019une pens\u00e9e de la travers\u00e9e, de la circulation. Cette sorte de pens\u00e9e comporte des risques \u00e9normes. Mais ces risques seraient plus graves encore si on en venait \u00e0 se murer dans le culte de la diff\u00e9rence.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>Que reprochez-vous \u00e0 la pens\u00e9e europ\u00e9enne\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">D\u2019aucuns lui reprochent son solipsisme, son addiction \u00e0 la fiction selon laquelle l\u2019Autre est notre envers. Ou encore son incapacit\u00e9 \u00e0 reconnaitre qu\u2019il y a des chronologies plurielles du monde que nous habitons, et que la tache de la pens\u00e9e est de traverser tous ces faisceaux. Dans ce geste qui implique de la circulation, de la traduction, du conflit et des malentendus aussi, il y a des questions qui se dissolvent d\u2019elles-m\u00eames et cette dissolution autorise qu\u2019\u00e9mergent, dans une relative clart\u00e9, des exigences communes\u00a0; des exigences d\u2019une possible universalit\u00e9. Et c\u2019est cette possibilit\u00e9 de circulation et de rencontre d\u2019intelligibilit\u00e9s diff\u00e9rentes que requi\u00e8re la pens\u00e9e-monde.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>Existe-t-il une pens\u00e9e europ\u00e9enne\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a pas \u00ab\u00a0une\u00a0\u00bb pens\u00e9e europ\u00e9enne. Il y a, par contre, des rapports de force au sein d\u2019une tradition qui, d\u2019ailleurs, n\u2019a cess\u00e9 de se transformer. Et dans l\u2019effort en cours, notamment au Sud, pour d\u00e9velopper une r\u00e9flexion v\u00e9ritablement \u00e0 la dimension du monde, notre travail consiste \u00e0 jouer sur ces rapports de force et \u00e0 peser sur ces frictions internes, non pour creuser l\u2019\u00e9cart entre l\u2019Afrique et l\u2019Europe ou pour \u00ab\u00a0provincialiser\u00a0\u00bb celle-ci, mais pour \u00e9largir les br\u00e8ches qui permettent de r\u00e9sister aux forces du racisme qui sont, au fond, des forces de la violence, de la cl\u00f4ture et de l\u2019exclusion.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>O\u00f9 en est, d\u2019apr\u00e8s vous, la pens\u00e9e fran\u00e7aise en particulier\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s la d\u00e9colonisation, la France s\u2019est recroquevill\u00e9e sur elle-m\u00eame et a graduellement perdu sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper une pens\u00e9e \u00e0 la dimension du monde. Aujourd\u2019hui, elle peine \u00e0 sortir de la question de l\u2019identit\u00e9, \u00e0 affronter celle de la relation, des n\u0153uds de relation, de l\u2019en-commun.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>Faut-il vous pr\u00e9senter comme un th\u00e9oricien du postcolonialisme\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">Le fait d\u2019avoir \u00e9crit un ouvrage intitul\u00e9 <i>De la postcolonie<\/i> ne fait pas de moi un th\u00e9oricien du postcolonialisme ou un adepte de ce courant de pens\u00e9e. Il faut ne pas m\u2019avoir lu pour me pr\u00e9senter comme un th\u00e9oricien du postcolonialisme.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>En France pourtant, l\u2019on vous classe dans ce courant. C\u2019est d\u2019ailleurs aussi le cas en Afrique.<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">Ceux qui le font savent rarement de quoi ils parlent. Beaucoup de pourfendeurs des \u00e9tudes postcoloniales en Afrique manient des arguments id\u00e9ologiques en lieu et place d\u2019une analyse critique rigoureuse et disciplin\u00e9e des \u0153uvres auxquelles ils pr\u00e9tendent s\u2019opposer. En fait, il n\u2019y a pas meilleur critique du courant postcolonial que le courant postcolonial lui-m\u00eame. En France, nombreux sont ceux qui souhaiteraient que nous soyons muets, des gens qui ne parlent pas et surtout pas entre eux. Ils pourraient ainsi construire notre discours \u00e0 notre place et continuer de nous qualifier. La pens\u00e9e postcoloniale est venue interrompre ce pouvoir exclusif de qualification. Voil\u00e0 pourquoi elle d\u00e9range.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, vous aviez travaill\u00e9 sur des s\u00e9quences historiques relativement courtes. Avec Critique de la raison n\u00e8gre, vous redevenez un peu historien. Comment expliquez-vous cet infl\u00e9chissement\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">La nature m\u00eame du sujet exigeait un retour sur le temps long. Le N\u00e8gre est une invention de ce que, dans le livre, j\u2019appelle \u00ab\u00a0le premier capitalisme\u00a0\u00bb. Le temps du premier capitalisme \u2013 du moins tel que je le con\u00e7ois &#8211; est domin\u00e9 par l\u2019Atlantique. L\u2019\u00e9poque moderne proprement dite commence avec l\u2019expansion europ\u00e9enne, la dispersion des peuples et la formation de grandes diasporas, un mouvement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 des marchandises, des religions et des cultures. Le travail de l\u2019esclave n\u00e8gre joue, dans ce processus, un r\u00f4le \u00e9minent. Il fallait donc s\u2019appesantir sur ce temps long sans lequel on ne comprend rien \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 contemporaine.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>Le \u00ab\u00a0N\u00e8gre\u00a0\u00bb n\u2019est-il qu\u2019une invention du capitalisme atlantique\u00a0? Quelle place faites-vous aux mondes oc\u00e9ano-indien et arabo-transsaharien dans sa fabrication\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019esclavage atlantique est le seul complexe servile multi-h\u00e9misph\u00e9rique qui fasse des gens d\u2019origine africaine des marchandises. C\u2019est en cela qu\u2019il est le seul \u00e0 avoir invent\u00e9 le N\u00e8gre, c\u2019est-\u00e0-dire une sorte d\u2019homme-chose, d\u2019homme-m\u00e9tal, d\u2019homme-monnaie, d\u2019homme plastique. C\u2019est dans les Am\u00e9riques et les Cara\u00efbes que les \u00eatres humains sont transform\u00e9s, pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire universelle, en cryptes vivantes du capital. Le N\u00e8gre est le prototype de ce processus.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>Vous accordez une place assez centrale \u00e0 l\u2019histoire diasporique, et notamment afro-am\u00e9ricaine. Vous insistez en particulier sur l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 des rapports entre les afro-am\u00e9ricains et l\u2019Afrique.<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019histoire des gens d\u2019origine africaine aux \u00c9tats-Unis en particulier est une histoire qui m\u2019a toujours fascin\u00e9. L\u2019Africain-Am\u00e9ricain est, dans une large mesure, le revenant de la modernit\u00e9. L\u2019histoire des Noirs aux \u00c9tats-Unis devrait \u00eatre enseign\u00e9e dans toutes les \u00e9coles en Afrique en particulier.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>Vous consacrez de longs d\u00e9veloppements au concept de \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0racisme\u00a0\u00bb. D\u2019apr\u00e8s vous, \u00e0 quoi reconnait-on le racisme\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">Le racisme est une figure de la n\u00e9vrose phobique, obsessionnelle et \u00e0 l\u2019occasion hyst\u00e9rique. Le raciste, c\u2019est celui qui se rassure en ha\u00efssant, en constituant l\u2019Autre non pas comme son semblable, mais comme un objet mena\u00e7ant dont il faudrait se prot\u00e9ger, se d\u00e9faire ou qu\u2019il faudrait simplement d\u00e9truire, faute d\u2019en assurer une totale maitrise. Dans une large mesure, le raciste est un homme malade, en manque de lui-m\u00eame, et qui d\u00e9faille.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">Le chapitre le plus po\u00e9tique, mais aussi le plus d\u00e9routant du livre est intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Requiem pour l\u2019esclave\u00a0\u00bb. Ce chapitre constitue le sous-sol du livre. Ici, l\u2019on s\u2019efforce de dire comment, en l\u2019Afrique et en les choses n\u00e8gres, beaucoup virent deux forces aveuglantes, tant\u00f4t une glaise \u00e0 peine touch\u00e9e par la statuaire, tant\u00f4t un animal fantastique, et toujours une figure hi\u00e9ratique, m\u00e9tamorphique, capable d\u2019exploser en cascade. On s\u2019efforce \u00e9galement de montrer comment l\u2019esclave n\u00e8gre fut, au fond, un sujet plastique, c\u2019est-\u00e0-dire un sujet ayant subi un processus de transformation par destruction.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">Je montre en particulier que c\u2019est en se d\u00e9prenant de la forme-esclave et en assumant la condition de revenant que le N\u00e8gre put octroyer \u00e0 cette transformation par destruction une signification d\u2019avenir. Et pour traiter de tout cela, je suis oblig\u00e9 de recourir \u00e0 une \u00e9criture figurale, une \u00e9criture qui oscille entre le vertigineux, la dissolution et l\u2019\u00e9parpillement. C\u2019est une \u00e9criture faite de boucles entrecrois\u00e9es, et dont les ar\u00eates et les lignes se rejoignent au point de fuite. Le terme \u00ab\u00a0Requiem\u00a0\u00bb est en r\u00e9alit\u00e9 dissonant. Le Requiem est chant\u00e9 pour les morts. Or, ici, il s\u2019agit non de chanter des morts, mais de c\u00e9l\u00e9brer des revenants, c\u2019est-\u00e0-dire des sujets d\u2019une transfiguration. Le titre de ce chapitre participe donc d\u2019une m\u00e9prise.<\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\"><i>Sur quoi portent vos recherches en cours et quel sera le th\u00e8me de votre prochain livre\u00a0?<\/i><\/p>\n<p class=\"TextBody\" style=\"text-align: justify;\">Mes recherches portent sur ce que j\u2019ai appel\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019afropolitanisme\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(pris de <span class=\"link-external\"><a href=\"http:\/\/aeud.fr\/Le-nouveau-livre-d-Achille-Mbembe.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/aeud.fr\/Le-nouveau-livre-d-Achille-Mbembe.html<\/a><\/span>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/eipcp.net\/n\/mbembe\">http:\/\/eipcp.net\/n\/mbembe<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Achille Mbembe<br \/>\nLa D\u00e9couverte. Collection : Cahiers libres, 2013<\/p>\n<p>De tous les humains, le N\u00e8gre est le seul dont la chair fut faite marchandise. Au demeurant, le N\u00e8gre et la race n&#8217;ont jamais fait qu&#8217;un dans l&#8217;imaginaire des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes. Depuis le XVIIIe si\u00e8cle, ils ont constitu\u00e9, ensemble, le sous-sol inavou\u00e9 et souvent ni\u00e9 \u00e0 partir duquel le projet moderne de connaissance &#8211; mais aussi de gouvernement &#8211; s&#8217;est d\u00e9ploy\u00e9. La rel\u00e9gation de l&#8217;Europe au rang d&#8217;une simple province du monde signera-t-elle l&#8217;extinction du racisme, avec la dissolution de l&#8217;un de ses signifiants majeurs, le N\u00e8gre ? Ou au contraire, une fois cette figure historique dissoute, deviendrons-nous tous les N\u00e8gres du nouveau racisme que fabriquent \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle plan\u00e9taire les politiques n\u00e9olib\u00e9rales et s\u00e9curitaires, les nouvelles guerres d&#8217;occupation et de pr\u00e9dation, et les pratiques de zonage?Dans cet essai \u00e0 la fois \u00e9rudit et iconoclaste, Achille Mbembe engage une r\u00e9flexion critique indispensable pour r\u00e9pondre \u00e0 la principale question sur le monde de notre temps : comment penser la diff\u00e9rence et la vie, le semblable et le dissemblable?<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[7,3],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.damne.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1778"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.damne.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.damne.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.damne.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.damne.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1778"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.damne.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1778\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5006,"href":"https:\/\/www.damne.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1778\/revisions\/5006"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.damne.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1778"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.damne.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1778"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.damne.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1778"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}